Narbonne : une conférence d’Edwy Plenel sur la liberté de la presse
Invité par la section narbonnaise de la Ligue des Droits de l’Homme, qui organisait pour la première fois une -Semaine de la liberté de la Presse-, le journaliste Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde et fondateur du journal numérique Médiapart a donné une conférence riche d’enseignements

Edwy Plenel, la force des convictions (photo HR)
L’amphithéâtre du musée Narbo Via était comble ce samedi 9 mai 2026. Pendant près de 2 heures Edwy Plenel à captivé son auditoire, en lui donnant une leçon d’histoire, d’éthique démocratique et de journalisme.
Les fondements historiques de la liberté de la presse
Edwy Plenel a tout d’abord expliqué à l’auditoire que la démocratie n’était jamais acquise et que les sociétés démocratiques peuvent connaître des périodes ″d’abaissement ″ comme celle qu’a connu la France sous le régime de Vichy, où une partie des élites gouvernantes, mais aussi de la presse, ont accompagné cet abaissement. A ce propos il cite Camus qui travaillait pour le journal "Combat" et qui appelait à l’automne 1944 « à libérer la presse de l’argent ».
Il se réfère ensuite à l’histoire qui montre à quel point la démocratie est un état fragile, menacé en permanence par les puissants, qu’il s’agisse jadis de l’aristocratie, ou aujourd’hui des pouvoirs d’argent.
Plus que les élus et les organisations diverses qui régissent nos vies, nous sommes les héritiers et les gardiens de la démocratie, en vertu de ce droit fondamental proclamé le 13 août 1789 par la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen (DDHC) : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».
Car la démocratie est un mouvement qui s’institue par la création permanente de la société, mais cela implique qu’un principe fondamental l’irrigue : le droit de savoir.
Ce droit est une nécessité : pour Plenel il fonde le travail du journaliste qui est porteur d’un enjeu de connaissance, car celle-ci permet au peuple d’exercer ses responsabilités citoyennes. Dès 1789, avant même la DDHC, le premier maire de Paris Jean-Sylvain Bailly, déclarait : « La publicité est la sauvegarde du peuple » autrement dit, tout ce qui implique le sort du peuple doit lui être révélé.
Encore faut-il que le peuple puisse faire profit de ce qui lui est révélé : Plenel appelle alors Victor Hugo à la rescousse à qui l’on prête l’idée « d’élever le pays en élevant le langage ». Si le peuple à le droit de savoir ce qui se passe, encore faut-il qu’il soit en mesure de comprendre ce qui se passe, d’où la conviction d’Hugo du rôle de l’éducation, de la maîtrise du langage, de la littérature, vecteurs de l’émancipation sociale et politique du peuple.
La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen acte aussi en août 1789 le droit de communiquer librement ses pensées et opinions, mais il faudra encore attendre pour que ce droit devienne une « valeur protégée ». C’est ainsi que la censure de la presse étable par Napoléon 1er ne sera abolie que le 4 mars 1848 sous la IIème République (1848 / 1852) avec l’organisation des premières élections de l’Assemblée nationale au suffrage universel masculin. Dans un tel contexte, liberté de la presse et suffrage universel vont de pair. Ils confèrent aux élus une légitimité nouvelle.
De même, Il faudra attendre la IIIème République et la loi du 29 juillet 1880 pour que la liberté de la presse soit reconnue comme la règle. Ce qui ne l’empêche pas d’être rejetée à de nombreuses occasions par des régimes « non démocratiques » comme c’est encore le cas actuellement. Dans de nombreux pays, les journalistes sont empêchés d’exercer leur travail, voire éliminés.,(Cf. Palestine / Gaza).
Pour Plenel nous vivons actuellement un moment où nous avons des pouvoirs politiques qui considèrent que la légitimité des élections écrase toute autre légitimité. Il donne en exemple les USA où Trump est réélu malgré les affaires judiciaires qui le concernent… Au niveau mondial nous constatons qu' ici et là des pouvoirs issus d’élections, ne respectent pas les droits démocratiques. Ainsi nous pouvons nous retrouver avec des élus anti-démocratiques pour qui la démocratie se résume à la procédure de vote. Ils accèdent au pouvoir par diverses manipulations de l’opinion, soutenus par la ″bonne″ propagande et les ″bons″ médias et qui empêchent, une fois élus, toute vitalité démocratique et les contre-pouvoirs….
C'est dans un contexte identique qu'il considère qu’en France « nous jouons notre avenir tous les 5 ans à la roulette russe » car nos institutions n’ont cessé depuis près de 20 ans de renforcer le pouvoir présidentiel. Il s’agit d’un pouvoir absolutiste qui n’en fait qu’à sa tête, comme le montre le dernier exercice en cours. Ce pouvoir actuel s’émancipe du dialogue avec la société, dédaigne le Parlement, méprise la presse, empêche le dialogue social et même, dans certaines situations, la recherche de la vérité des faits. Face à cela Plenel réaffirme que le peuple est comptable du droit de savoir…
Ce droit de savoir n’est pas seulement le droit de débattre, c’est un droit qui parle d’information et pas d’opinion. Il s’agit d’une question importante : l’école mais aussi la presse doivent contribuer à l’établissement de cette information qui considère les faits et non leur interprétation subjective…
Il constate une évolution dans le traitement de l’information depuis les années 1970, où la diversité des sensibilités politiques ou des statuts professionnels ne pesaient pas sur la présentation des informations ce qu’il résume en : « une information est une information ». A l'époque, une information importante était partagée et traitée : « ce n’était pas le règne des oublis ».
La Vérité des faits comme éthique du journalisme
Pour Plénel, un monde commun, une culture démocratique, un espace public démocratique, ce n’est pas le règne des opinions. Ce n’est pas non plus celui des préjugés, ou des croyances, ou encore la communauté de l’un contre celle de l’autre… Sinon c’est la guerre de tous contre tous.
Il cite Hannah Arendt qui, dans un essai intitulé « Vérité et politique », décrit 2 sortes de vérités. D’une part, une vérité qu’elle appelle « de raison » qui est multiple, de l’ordre du discours et qui existera toujours, quels que soient les arguments auxquels elle se réfère... et de l’autre, une vérité des faits.
S’il n’y a plus de vérité des faits au cœur du débat entre les vérités de raison, il n’y a plus de monde commun, donc de rapport à la réalité. Selon Arendt les journalistes sont au cœur de cette vérité de faits et c’est pourquoi, souvent, les pouvoirs voient comme ennemis, non pas leurs adversaires politiques, mais les journalistes. Ces derniers ne sont pas dans un débat de rejet ou de stratégie partisane. En effet, la recherche de la vérité des faits est le cœur du métier de journaliste qui n’a pas besoin de plaire d’être sympathique, de dire ce qu’il pense personnellement... L’utilité sociale d’un journaliste est de produire cette vérité des faits, de produire du savoir…
Or ce que nous voyons actuellement, c’est le surgissement de médias d’opinion qui n’ont qu’un rapport aléatoire à la vérité de fait. Des médias qui tombent du côté des vérités alternatives de Monsieur Trump, qui ne traitent pas les informations qui le dérangent mais qui construisent des légendes d’opinions qui le servent.
Une question se pose avec le développement de la révolution digitale : si l’on se réfère au principes de la DDHC de l’égalité des droits, il y a des idées anti-démocratique qui ne devraient pas avoir droit de cité en démocratie, qu’il s’agisse de couleur de peau, de religion qui s’impose contre une autres, ou comme le proclame Zemour, que les hommes sont supérieurs aux femmes, etc. Ces opinions ne sont pas légitimes en démocratie, affirmer qu’elles le sont, au prétexte qu’en démocratie on doit pouvoir tout dire, c’est ouvrir la porte à ce qui la détruit.
Pourtant c’est ce qui se passe depuis 20 ans avec la dérégulation du contrôle des médias. Ainsi des notions comme celle du "Grand remplacement" qui sont complotistes et profondément antidémocratiques ne cessent de se diffuser impunément dans notre société. La catastrophe commence par des mots et aboutit au génocide (il cite l’exemple du Rwanda et du rôle de la radio des Mille Colines). Il y a aujourd’hui un enjeu décisif : un bon média n’est pas un média au service de telle opinion : un bon média est ce:ui qui va apprendre au lecteur des informations qui vont lui être utiles…Il s’agit aujourd’hui de combattre le règne de l’opinion.
On constate aussi une offensive contre le service public (radio et télévision), il s’agit selon Plenel d’une offensive des opinions. Il n’y est pas du tout question du rapport à l’information, du rapport à la vérité. La question est mondiale : dans certains pays comme les USA ou la Hongrie, lors des élections présidentielles, les candidats opposés à Trump ou à Orban n’ont pas eu la parole dans les médias dominants.
Nous sommes depuis 20 ans dans la troisième révolution en matière d’information. Celle-çi est liée au développement du numérique, actuellement de l’intelligence artificielle. Tout dépend des usages qui en sont faits. Plus que jamais, une régulation des médias devrait être réfléchie et mise en place. Or nos dirigeants, toutes tendances confondues n’ont pas fait le travail. Une seule commission parlementaire de réflexion sur ce que devrait être une presse indépendante a été constituée ; elle a rendu en 2016 un rapport auquel a participé Plenel. Ce rapport Intitulé « Un nouvel âge démocratique », parle de la liberté de dire et du droit de savoir : il n’y a pas eu de suite à sa publication, il n’a pas été repris par les différentes législatures, mais tout est sur la table...
Il y a aussi des propositions émanant de la presse indépendante, mais ça ne bouge pas. Or nous vivons en France une situation sans équivalent en Europe, il y a danger : la concentration des médias entre les mains du groupe Bolloré n’existe nulle part ailleurs. Or la démocratie d’un pays se mesure aussi par la place donnée aux contre-pouvoirs. (Plenel donne l’exemple de l’Italie). Ici, Bolloré contrôle à la fois la recherche et la réalisation de l’information, sa mise en forme et sa diffusion. Il s’agit d’une sorte de concentration unique qui pénètre tous les domaines de la culture. Ce quasi-monopole s’est constitué et fonctionne alors que les autorités de contrôle et de régulation, à savoir le Conseil supérieur de l’audiovisuel et l’ARCOM, n’ont pas fait et ne font toujours pas leur boulot.
On ne peut pas livrer sans contrôle un canal public qui est un bien public il n’appartient pas aux opérateurs privés : il leur est donné comme une concession…On ne peut pas le livrer à des médias d’opinion. Le domaine médiatique public doit rester l’apanage d’une information centrée sur la vérité des faits. Plenel raconte ensuite le résistible développement des médias Bolloré soutenu par les mandatures successives depuis la présidence Sarkozy...
Pour conclure, Plenel cite Mendés France, pour qui la démocratie c’est une culture, le respect de l’adversaire, c’est un code moral. Il fait ensuite un rapprochement entre le travail du journaliste et l’action de la justice. Le journalisme et la justice sont des marqueurs de la démocratie : on ne peut pas avoir une démocratie s’il n’y a pas un journalisme libre et une justice indépendante. A propos du premier procès de Sarkozy, il constate que le débat médiatique, favorable à l’ex président, accuse Mediapart d’avoir fait un faux qui a lancé toute l’affaire et les juges d’être partisans, alors que ces 2 acteurs sont justement ceux qui se consacrent à établir lla vérité des faits. A la liberté des journalistes il faut aussi réaliser la liberté des parquets qui, en France, dépendent des gouvernements.
Edwy Plenel finit sa conférence en déclarant : « Nous sommes des fantassins des libertés fondamentales, peut-être nous étions-nous endormis... la crise actuelle nous réveille, Il fait ensuite appel aux jeunes générations et pour illustrer son propos, se réfère au personnage de Gavroche, symbole de détermination et de pugnacité, qui a inspiré le logo de Mediapart…
La conférence se termine par une standing ovation et les applaudissements nourris du public.
Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 11/05/2026
Boite noire : ce texte n’est pas un verbatim, mais un extrait de la conférence d’Edwy Plenel basé sur des notes imparfaites. Il manque beaucoup d’anecdotes et de digressions qui ont illustré et renforcé le propos d’Edwy Plenel.



Passionnant, convaincant, essentiel !!! Merci pour ce compte-rendu
Remarquable !
Excellent article qui met en lumière de façon très clair l'importance de la presse dans nos démocraties, sa fonction d'information, de contre-pouvoir et d'information du peuple pour lui permettre d'exercer de façon éclairée son pouvoir de décision.