Narbonne : à propos des inondations du 19 janvier 2026
Le programme de protection porté par le Syndicat Mixte du Delta de l'Aude, ainsi que par le cabinet "BRL Ingénierie", repose sur une vision du risque désormais dépassée par l'accélération du changement climatique

Le Rec de Veyret au barrage du Cap de Pla (photo LF)
La nuit du 19 janvier 2026 restera gravée dans la mémoire des Narbonnais. Les téléphones hurlent brusquement sous l'effet du système d'alerte numérique FR-Alert. Les forces de l'ordre parcourent les rues de Maraussan et de la Mayolle pour exiger le départ immédiat de centaines de familles. Cette évacuation forcée vers le Parc des Expositions, chez des amis ou de la famille ne traduit pas une folie administrative. Elle illustre la vulnérabilité d'une ville face à un ruisseau nommé « Rec de Veyret » dont la capacité de transport s'avère dérisoire. La catastrophe n’a pas eu lieu. L'événement se termine par une simple montée des eaux, qualifiée de biennale. Ce terme technique désigne un débit très courant qui possède 1 chance sur 2 de se produire chaque année. Le fossé coule avec force, mais reste dans son lit sans jamais inonder les maisons. Pourtant, le déploiement de la force publique constituait la seule réponse possible. Le système de protection actuel place les autorités dans une impasse technique, où la mise à l'abri préventive devient l'unique bouclier face à l'inconnu.
Une décision préfectorale qui s’imposait
La réaction du préfet de l'Aude suit une logique de sécurité civile, forgée par les catastrophes de 1999 et 2018. Ces drames historiques interdisent désormais la moindre hésitation aux décideurs publics. Le 18 janvier 2026, les prévisions de Météo France annoncent un scénario terrifiant. Le modèle numérique AROME projette un déluge de 80 mm de pluie en seulement 1 heure. Pour un bassin versant aussi réactif que celui du Rec de Veyret, une telle intensité transforme le ruisseau en un torrent furieux en moins de 45 minutes. Ce délai ne permet aucune intervention si l'orage débute avant le départ des populations.
Lorsque l’information tombe, le risque de voir cette cellule orageuse frapper le bassin versant du Rec de Veyret se situe entre 3 % et 5 %. Les services de l'État se retrouvent alors face à un dilemme technique quasi insoluble. La capacité de transit du ruisseau plafonne à 50 m3 par seconde alors qu'un tel orage générerait un flux 6 fois plus important. Le préfet ne choisit pas l'évacuation par excès de prudence juridique. Il agit par nécessité technique, car les infrastructures existantes ne lui offrent aucune marge de manœuvre. L'absence de transparence hydraulique l'oblige à traiter un risque de 5 % comme une certitude de catastrophe.
Le barrage de Cap de Pla est désespérément vide au moment de l'alerte. Cette observation rassurante ne pèse rien face à la menace d'une pluie éclair, capable de saturer le système en quelques instants. Cette prise en compte est nouvelle. Les progrès des modèles de calcul et le souvenir très frais des inondations de Valence en Espagne dictent des évacuations qui n’auraient pas été ordonnées, il y a quelques années à peine. Cette doctrine étant établie, Maraussan et la Mayolle seront évacués à nouveau pour les mêmes raisons, peut-être tous les 5 ans. Toute la stratégie de gestion des eaux et de prévention des risques d’inondation sur le Rec de Veyret doit être repensée à la lumière de ce risque jusque là surestimé.
Une stratégie de rétention fondée sur une doctrine obsolète
Le programme de protection porté par le Syndicat Mixte du Delta de l'Aude, ainsi que par le cabinet "BRL Ingénierie", repose sur une vision du risque désormais dépassée par l'accélération du changement climatique. Cette doctrine privilégiait la construction de barrages en amont pour stocker les volumes d'eau. Le plan d’aménagement actuellement proposé prévoit des ouvrages massifs sur les sites de la Plaine et de Bagatelle. Cette approche technique néglige une réalité géographique majeure. Le bassin versant total couvre 40 km2 mais les futurs barrages n'en contrôlent que 14 km2. Plus de 60 % de la zone de ruissellement échappe ainsi à tout freinage des eaux. Une pluie intense tombée sur les secteurs non gérés, suffit à provoquer une inondation brutale des quartiers bas sans rencontrer le moindre obstacle.
Les ouvrages écrêteurs de crue ont une fenêtre d’efficacité très précise. Ils stockent un surplus temporaire alors que l’essentiel du débit les traverse. Ils sont donc efficaces pour le profil de pluie pour lequel ils ont été conçus, et parfois complètement inutiles lorsque les précipitations suivent un schéma différent. Le dimensionnement des retenues prévues pour le projet Rec de Veyret répond à une pluie étalée sur 24 heures qui ne correspond pas à la violence d'une cellule convective. Ces structures garantissent une protection théorique pour des événements lents, mais elles capitulent devant l'intensité d'un orage stationnaire. Un apport de 3,2 millions de m3 d'eau sature les réservoirs en moins de 45 minutes. Le dispositif rejette alors la totalité du flux vers Narbonne par ses évacuateurs de sécurité.
L'investissement de millions d'euros dans ces retenues crée une illusion de sécurité qui ne résiste pas à l'analyse des débits. Les barrages en terre imposent des contraintes de surveillance et de maintenance extrêmement lourdes pour les finances publiques sous peine d’une catastrophe comme à Derna en Lybie en 2023. La déviation coûteuse de la route départementale 613, prévue dans le projet actuel, illustre l'ampleur des travaux pour un gain hydraulique marginal lors des crises réelles.
Le projet de BRL Ingénierie n’extraira pas les autorités d’une peur légitime qui condamne les habitants à des évacuations répétitives. Vouloir freiner l'eau dans des bassins n’a de sens que s’il est impossible de donner au cours d’eau l’espace dont il a besoin. Cette méthode échoue à libérer les quartiers de la Mayolle et Maraussan de leur vulnérabilité structurelle. Elle n’empêchera pas de nouvelles évacuations. Ceci devrait suffire à la disqualifier définitivement.
La transparence hydraulique comme plan de bataille durable
Le retour de la sérénité pour les Narbonnais nécessite un basculement complet des solutions potentielles vers la transparence hydraulique. Le Rec de Veyret à Narbonne peut être schématisé en 4 sections. La première à l’amont est l’emprise de la retenue de Cap de Pla : elle s’étend de la future gare TGV, au barrage de Cap de Pla. La seconde section, du barrage à l’Espace Liberté, traverse une zone d’habitations éparses en déprise agricole avec une pente de 0,5 %. Puis le cours d’eau arrive dans la plaine où sa pente est de l’ordre de 0,1 % et où se concentrent les ponts. Le Rev de Veyret a besoin, précisément à cet endroit, d’un espace de liberté capable d'absorber les flux les plus extrêmes pour ne pas inonder les quartiers de Maraussan et la Mayolle qui le bordent sur sa rive gauche, jusqu’à sa confluence avec la Robine. Il se déverse en chemin dans sa quatrième section qui rejoint l’étang de Bages à travers des zones inondées par l’Aude.
La troisième section est le plus critique. Protéger les zones à l’amont des ponts près de l’Espace Liberté est une opération relativement légère. Entre l’Espace liberté et le canal de la Robine, en revanche, le territoire doit être complètement reconfiguré. Il ne s’agit plus seulement d’un projet hydraulique mais d’un véritable projet urbain et touristique. Il ne faut en effet pas négliger l’impact qu’aurait un rec iconisé à côté des Grands Buffets.
Une solution consiste à transformer le lit du ruisseau en un grand canal inspiré par les dimensions de la Robine. Un ouvrage de 30 mètres de large avec une profondeur de 3,5 mètres, assure largement le transit de 210 m3 par seconde. Cette capacité évacue la crue centennale sans avoir recours à aucun barrage en amont.
Le redimensionnement massif s'avère géographiquement réalisable grâce à la présence d'espaces non bâtis, en rive droite à l'aval de l'Espace Liberté. La topographie locale permet cet élargissement sans engager d'expropriations complexes. La réfection de la plupart des ponts est déjà incluse dans le projet du syndicat mixte. Le nouveau profil du ruisseau est dimensionné pour transiter et non plus pour stocker, garantissant l'évacuation d'un débit de 210 m³/s. Ce flux est ensuite acheminé vers l'aval avec une vitesse suffisante pour être rejeté dans la zone de l'Étang du Cercle. Cette zone, souvent déjà en charge lors des épisodes de crue de l'Aude, nécessite un rejet maîtrisé. Le Grand Canal offre l'avantage de fournir la vitesse et la puissance hydraulique suffisantes pour s'affranchir de la contre-pente momentanée de l'étang et de garantir l'écoulement sans risque de refoulement vers la ville.
Contrairement aux barrages en amont, qui ne font que retarder le problème, le Grand Canal résout l'enjeu du débit et celui de l'évacuation terminale vers un exutoire dont la complexité est connue.
Le montage financier de ce chantier repose sur une réallocation intégrale des fonds. Le budget de près de 30 millions d'euros, prévu pour les barrages inefficaces de Montredon et Bagatelle, doit être transféré vers ce grand canal urbain. Cette réaffectation transforme une dépense de protection partielle en un investissement d'aménagement durable pour la ville. Le projet permet de créer une coulée verte paysagère qui valorise les quartiers de Maraussan et de la Mayolle. La transparence hydraulique supprime l'incertitude qui force le préfet à ordonner des évacuations pour des crues banales de 22 m3 par seconde. Le canal accepterait 10 fois ce volume, sans que le niveau de l'eau ne devienne inquiétant. Cette stratégie libère définitivement l'administration et les citoyens de l'angoisse des modèles météo.
Le décalage observé le 19 janvier 2026 entre la menace virtuelle et la réalité du ruisseau impose une remise en question totale. La décision du préfet est logique, car elle pallie l'impuissance des infrastructures actuelles. Le projet de stockage amont, défendu par le syndicat mixte, représente le produit d'une doctrine dépassée. Les barrages ne peuvent plus garantir la sécurité de Narbonne face à l'accélération des orages stationnaires. Le salut des quartiers bas réside dans l'élargissement massif du lit aval pour redonner au Rec de Veyret sa fonction d'exutoire naturel. Le passage d'une défense basée sur la rétention, à une défense fondée sur la fluidité, constitue la seule réponse honnête au défi climatique. La création d'un grand canal de 30 mètres de large offre enfin une protection irréfutable et pérenne pour les Narbonnais.
Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 22/01/2026
