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Narbonne, inventer les filières de demain

Quel avenir économique pour Narbonne ?

Rédaction du Clairon

Narbonne le centre (image Pixabay)

   Le temps est aux municipales, à Narbonne comme ailleurs. Dans le brouillard grisâtre des promesses convenues qui émanent des diverses candidatures partisanes, il nous semble que les propositions de Laurent Fabas, candidat de la liste « Nous sommes Narbonne, démocratique et populaire », tranchent par la qualité du diagnostic posé sur l’économie narbonnaise, le sérieux et la fiabilité des propositions argumentées faites aux Narbonnais.

La rédaction du Clairon


    Narbonne est une énigme pour qui se contente de regarder les cartes postales ou les rapports de l'INSEE. D’un côté, notre attractivité ne se dément pas. De nouveaux habitants arrivent chaque année, le soleil attire les capitaux, et nos infrastructures de transport nous placent théoriquement au centre de gravité du Sud de la France. De l’autre, la réalité sociale grince. Le taux de pauvreté stagne autour de 20%. Le centre-ville lutte pour sa survie commerciale. La jeunesse diplômée s’exile faute de perspectives.

L’attractivité n’est pas un projet politique, il s’agit d’un flux. Narbonne ne sait pas la canaliser. Son économie est une passoire. La valeur ajoutée est captée par des réseaux de rente locaux puis immédiatement évacuée vers l'extérieur.


L’économie de la passoire


   L’économie narbonnaise repose sur un socle de transferts sociaux et de revenus de subsistance qui masque l’absence d’appareil productif propre. La prolifération des services de proximité, des enseignes de restauration rapide et des commerces de confort ne constitue pas un développement, mais une simple redistribution circulaire de richesses exogènes. Les pensions de retraite, les dépenses des touristes, les prestations sociales et les salaires de la fonction publique forment l’essentiel du carburant local. Cet argent circule brièvement entre le résident et le boutiquier avant de quitter définitivement le territoire pour rejoindre les centrales d’achat des grands distributeurs, les sièges sociaux des franchises nationales, ou le compte en banque lointain d’un propriétaire.


   Dans ce schéma, il y a des gagnants. Les banques, les études notariales et les conseils juridiques ont opéré une mutation stratégique vers la gestion de la rente foncière suite à l’affaiblissement du moteur viticole. Le sol agricole est transformé en actif immobilier. Le Plan Local d'Urbanisme ne sert plus ici une vision de la cité, mais fait office de mécanisme de création de valeur artificielle.L'acte administratif qui rend une parcelle constructible génère une plus-value immédiate, captée par un cercle restreint de promoteurs et d'intermédiaires, avocats et agents immobiliers. Si ces profils sont surreprésentés dans le paysage politique local, c’est parce que cette alliance entre la décision publique et les professions libérales du foncier constitue le véritable projet politique du territoire.


   L’étalement urbain, présenté comme une réponse à l’attractivité, représente en réalité une subvention déguisée à l'économie de la rente. La collectivité engage ses finances dans l'entretien futur de réseaux et d'équipements pour des lotissements qui ne produiront jamais aucune richesse autre que celle, unique, de leur transaction initiale. Ce modèle de développement par la pierre fige les capitaux locaux dans des actifs improductifs au lieu de les orienter vers la création d’emplois. Les prix de l’immobilier augmentent, les salaires stagnent. Les inégalités explosent. Les jeunes générations sont étouffées.

   Le secteur touristique illustre parfaitement cette industrie de l’extraction. Les volumes de fréquentation sont impressionnants, alors que le multiplicateur économique local demeure dérisoire. Narbonne offre son cadre de vie et assume la charge des externalités négatives comme l’usure des réseaux, la congestion de la circulation, la gestion des déchets ou les services de sécurité. La valeur ajoutée réelle s’échappe vers des plateformes de réservation américaines et des groupes hôteliers financiarisés. La ville s'appauvrit en réalité à mesure qu’elle reçoit, faute d’outils capables de sédimenter la marge sur son propre sol.

   Cette dépossession économique se double d'une érosion préoccupante de la compétence technique au sein même de nos institutions. Narbonne est devenue une ville-coquille qui a progressivement délégué sa capacité de penser et de concevoir. Le recours systématique à l’Assistance à Maîtrise d’Ouvrage pour chaque étude stratégique, chaque grand projet urbain ou chaque réflexion sur les flux, signe un abandon de souveraineté locale. L’Agglomération ou la ville achète à prix d’or une intelligence standardisée auprès de cabinets de conseil lointains qui dupliquent des solutions hors-sols.


   Cette perte d’ingénierie interne empêche la constitution d’une mémoire administrative et d’une vision technique autonome. Elle place la puissance publique en position de faiblesse structurelle face aux grands concessionnaires de services urbains. Faute de cadres capables de contester les modèles économiques imposés par les géants de l’eau, des déchets ou de l’énergie, la collectivité subit des contrats qui assèchent ses marges de manœuvre. Parallèlement, le territoire exporte ses propres diplômés, faute de structures de haute technicité capables de les absorber. Ce déficit commercial de l’intelligence est sans doute la fuite la plus grave pour l’avenir de la cité.


   Le constat d'une ville qui se vide de sa substance sous un vernis de croissance démographique impose une remise en question totale de nos outils de gestion. Narbonne ne peut plus se permettre d'être l'hôte passif de flux qui l'appauvrissent. La sortie de l'économie de la passoire exige de briser le cercle de la rente immobilière et de reprendre en main les leviers de l'ingénierie et du droit.


Construire une économie circulaire locale


   Vouloir conserver la valeur sur un territoire n’a rien d’un concept novateur. Il nécessite la création de nouveaux organes économiques, capables d'occuper les espaces délaissés par un marché local prisonnier de ses habitudes.


   Le premier outil de la collectivité est la commande publique. Il faut commencer par la penser différemment. Elle ne doit plus être une simple dépense de fonctionnement, mais un acte d'investissement dans notre propre souveraineté. Le droit de la commande publique regorge d’outils inexploités pour devenir un levier de structuration industrielle. La clause carbone est la plus connue, elle permet par exemple de sélectionner des entreprises de proximité. Mais il existe aussi des réglages plus subtils, comme le choix d’une taille de marché correspondant aux acteurs locaux. Ce genre de pratiques permet, pour commencer, de ne pas les exclure au profit de grands groupes nationaux.


   Il est également possible, sous conditions, de réserver certains marchés à des structures de l’économie sociale et solidaire. La Société Coopérative d’Intérêt Collectif représente à cet égard le véhicule juridique le plus abouti, car elle permet d’associer au capital la collectivité les producteurs les salariés et les usagers. Ces structures peuvent capter l'abondance des appels à projets et des financements de l’Europe, de l'État ou de la Région qu'une administration classique ne saurait saisir avec la même réactivité. L’ingénierie réside ici dans la rédaction des statuts qui doivent intégrer des principes de ″sourcing local″ et surtout l'acceptation préférentielle du Cers qui est notre monnaie locale. Ce verrouillage statutaire crée un automate du circuit court qui rend inutile toute intervention politique ultérieure pour garantir le localisme de l'action. Une fois la structure lancée, son objet social lui interdit de céder aux sirènes des fournisseurs lointains ou de la remontée de dividendes financiers.


   Tous les acteurs de l’économie sociale et solidaire n’agissent pas dans le champ concurrentiel. D’autres doivent être conçues comme des facilitateurs systémiques. Tel est le cas des Entreprises à But d'Emploi qui s’inscrivent dans le cadre de l'expérimentation « territoire zéro chômeur de longue durée » (TZCLD) dont 70 % des salaires sont financés par un programme de l’État. Elles peuvent occuper une fonction de service public industriel et commercial dont la rentabilité ne s’évalue pas à leur propre bilan comptable, mais aux bénéfices qu’elles génèrent pour le reste de l’écosystème territorial. Un tel acteur se positionne hors du champ concurrentiel pur, car il rend des services dont le coût de revient serait prohibitif pour une entreprise isolée, mais dont l’absence paralyse toute une filière. Qu’il s’agisse d’une plateforme logistique ou d’un centre de maintenance partagé, ces structures abaissent les barrières à l’entrée des entrepreneurs locaux. En assumant les investissements lourds que le secteur privé délaisse, la collectivité crée un environnement favorable où les structures du champ concurrentiel peuvent enfin prospérer et se développer sur le territoire.


   Le réarmement productif ne serait pas complet sans un instrument de protection de la liquidité locale. Le Cers, la monnaie locale complémentaire du Narbonnais, doit sortir de sa dimension militante pour devenir un pilier de notre stratégie de souveraineté. L’idée est simple, lorsqu’un agent économique détient un moyen de paiement, il va se fournir préférentiellement chez des agents qui l’acceptent pour s’épargner les frais de change au taux de : un Cers pour un Euro. Détenir des Cers pousse à consommer local, et cette inclination se transmet avec la monnaie. Le rôle de la collectivité dans une monnaie locale qui réussit, est de mettre ces Cers en circulation. Elle peut verser des primes à ses agents en monnaie locale sur la base du volontariat, ou mettre en place un programme de ″cashback″dans des commerces partenaires, en donnant des Cers pour chaque achat à la manière d’un bon de fidélité territorial. Les résidents, comme les touristes ont alors dans les poches un moyen de paiement qui n’est utilisable que sur le territoire. La collectivité peut aussi favoriser l’acceptation de la monnaie. Lorsque les associations subventionnées et les délégataires de service public acceptent la monnaie locale, un débouché naturel est créé, ancrant cet outil dans le paysage. Le délégataire qui gère l'eau ou les transports doit être contraint d'accepter notre monnaie locale, ce qui force la circulation de la richesse au sein de notre tissu économique.


   Chaque unité de Cers circule plus fréquemment et plus rapidement au sein du tissu narbonnais qu’un euro classique, ce qui augmente mécaniquement l’activité économique globale sans injection de capital supplémentaire. Cette étanchéité monétaire assure que l’effort consenti par la commande publique pour créer des filières locales ne profite pas à des intérêts financiers extérieurs.


Maîtriser le foncier


   La maîtrise du sol constitue la condition première de toute politique de réarmement industriel et agricole. À Narbonne comme ailleurs, le foncier n’est pas une marchandise neutre mais la matière première de notre autonomie. Créer des outils productifs et des circuits monétaires étanches est inutile, si le Plan Local d’Urbanisme continue de privilégier la rente résidentielle au détriment de l’activité réelle.


   À Narbonne, le risque d’inondation et le choix de protéger nos espaces naturels ont formé une limite bien avant que la loi n’impose comme objectif la fin de l’artificialisation nette des sols. Jusqu’à présent la croissance narbonnaise s’est faite par la facilité de la consommation d’espaces naturels pour construire des lotissements dont le rendement fiscal est illusoire face aux coûts de gestion des réseaux et des services publics. Chaque hectare encore disponible doit être considéré comme un actif stratégique pour la souveraineté du territoire. Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe de gaspiller nos dernières réserves foncières pour de la promotion immobilière de confort, alors que nous manquons de surfaces pour implanter nos ateliers. Le document d'urbanisme, qui doit être révisé doit acter le passage d'une gestion de flux résidentiels à une gestion de stocks productifs.


   La création des structures de l’économie sociale et solidaire nécessite une protection réglementaire absolue du foncier économique. Le marché, laissé à lui-même, poussera toujours vers l’usage le plus rentable à court terme. Si nous voulons que nos entreprises productives puissent s'installer, elles doivent avoir accès à un foncier dont le prix est déconnecté de la spéculation résidentielle. Cela peut se faire par des servitudes intégrées dans le règlement d’urbanisme, et en transférant la propriété foncière d’actifs stratégiques à des structures dont l’objet est de les protéger de la spéculation immobilière.

La mise en œuvre d’un tel urbanisme de production se heurtera inévitablement aux réseaux d'influence qui prospèrent sur le modèle actuel. Le tout résidentiel est une impasse financière pour la collectivité. Les taxes perçues sur les nouveaux habitants ne couvrent jamais les investissements nécessaires en écoles en voiries et en équipements publics. À l’inverse l’implantation d’activités productives sur un foncier maîtrisé, génère une richesse réelle et des emplois stables qui consolident la base économique du territoire. La défense du foncier industriel est donc la véritable politique de défense du pouvoir d'achat des Narbonnais, car elle garantit la pérennité de notre modèle social local.


   L’urbanisme est la traduction spatiale d’une vision du monde. En laissant le marché dicter l’usage de notre sol, nous acceptons la disparition programmée de notre potentiel d’autonomie au profit d’une fonction de cité dortoir pour touristes et retraités. Notre territoire possède tous les atouts pour redevenir une place forte de la production et de l’échange à condition de cesser de consommer notre avenir pour simplement loger notre présent.


Commencer par l’autonomie alimentaire


Narbonne ne produit pas ce qu'elle mange.

   Notre territoire viticole excelle dans la vigne mais a délaissé le reste pendant longtemps. La vigne a reculé. Elle ne reviendra pas. Nous dépendons presque totalement des camions venus d'Espagne ou d'ailleurs pour nos produits frais. Cette dépendance constitue une faiblesse stratégique majeure. Elle nous expose aux fluctuations des prix et à la concurrence brutale du maraîchage intensif espagnol.

Il ne s’agit pas de demander aux agriculteurs de se lancer dans le vide face à des marchés mondialisés. La solution est de créer un marché captif et sécurisé. La restauration collective est un puissant levier de commande. Écoles, crèches et foyers représentent un besoin annuel de centaines de tonnes de légumes. Cette demande existe. Elle dépend de la commande publique.

   La ville peut ainsi garantir aux maraîchers et aux bergers l'achat de leur production à un prix juste et contractuel qui leur permet de se projeter.

Pour atteindre la taille critique nécessaire à la viabilité de ces outils de production, l'agglomération doit nouer des partenariats stratégiques avec d'autres institutions du territoire. En associant les besoins du centre hospitalier et ceux des lycées gérés par la Région, le volume de commande sécurise l'investissement. Ce facilitateur ne concurrence pas le monde agricole, mais il lui ouvre les portes d’un marché public, qui lui était jusqu’alors fermé par manque d'infrastructures de conditionnement.

   La terre agricole en friche et irrigable ne manque pas autour de Narbonne. Elle doit être libérée, pas pour les amis d’un adjoint, mais en direction de l‘utilité publique. La collectivité peut porter le foncier, moderniser les réseaux d’irrigation et déployer l’utilisation des eaux usées traitées. Au lieu de laisser cette ressource précieuse se perdre en mer, elle doit être redirigée par un réseau de canalisations vers nos plaines pour sécuriser l’irrigation du maraîchage et des cultures fourragères, indispensables à notre future filière laitière locale. C'est un projet de génie civil ambitieux, qui place Narbonne à l'avant-garde de l'adaptation climatique, en créant une boucle circulaire de l'eau entre la ville et sa ceinture nourricière. L'ingénierie hydraulique conditionne notre capacité à produire.

Un maraicher produit des légumes bruts. Une cantine cuisine des légumes prêts à l'emploi. L’ambition d’une alimentation totalement locale pour les cantines narbonnaises, se heurte à l’absence d’outils de transformation primaire. Le chaînon manquant est ici physique et logistique. La création d’une structure dédiée à cette transformation constitue la réponse opérationnelle pour traiter les légumes, mais aussi pour relancer la filière de l’élevage. La production locale de yaourts et de produits laitiers transformés sur place, permettrait de recréer une économie pastorale dans notre arrière-pays.

Ce projet dépasse le cadre du simple jardinage municipal.

Il structure une filière économique complète. Il crée des emplois non délocalisables. Il rétablit une boucle vertueuse entre le producteur local et l'assiette de l'écolier. Et cette boucle est disponible pour se développer au-delà : pour répondre à la demande de ceux qui veulent utiliser leurs Cers pour s’alimenter localement.


Au-delà de cet exemple alimentaire, la collectivité peut bâtir des filières dans tous les domaines techniques en utilisant ses leviers de commande et de foncier. La position de carrefour de Narbonne est pour cela un atout aujourd’hui sous-exploité qui doit devenir le moteur de notre réindustrialisation. Notre façade maritime et notre port en extension ne doivent plus être regardés comme des infrastructures étrangères ou de simples lieux de transit, mais comme le socle d'une nouvelle ambition productive. Nous pouvons transformer notre nœud logistique en un véritable atelier européen de maintenance et de transformation, pour enfin cesser de regarder passer les richesses sur nos autoroutes et nos rails sans jamais les capter.


Laurent Fabas le 19/01/ 2026

Commentaires (1)
Noté 5 étoiles sur 5.
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Jonquay
25 janv.
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci pour cette analyse économique de Narbonne, hyper réaliste et bien articulée. Si bien que les outils à utiliser pour que la population défende sa dignité existent déjà et sont limpides. Il reste à s'en saisir. J'invite la gauche narbonnaise à sortir de ses poncifs, de ses oukases et de son ostracisme. Un vrai programme commun communal et dès le premier tour, les égos après.

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