LE DOGME DU PIRE
A quelques jours des municipales 2026 il nous parait important de rééditer cet article de Laurent Fabas paru en juillet 2025
La rédaction du Clairon le 23 février 2026

Débat, toute ressemblance ( (Image AI Iphigénie Atridès de Pixabay)
Les élections municipales approchent, alors que les temps sont à la crise économique et politique, rien ne semble troubler les habitudes des la classe politique locale. Ici et là, dans les villes grandes ou moyennes, se livrent des guerres picrocholines où s’affrontent des candidatures, mais très peu de contenus. La gauche qui pense maintenir son implantation locale, à déjà mis en place quelques superbes machines à perdre, tandis que la droite et l’extrême droite rêvent à un destin glorieux et à la conquête de nouveaux fiefs dans le crépuscule du macronisme. Y a-t-il un chemin pour sortir de ce bourbier ? Peut-être, mais il faut sortir des chemins battus : c’est ce que nous explique Laurent Fabas dans un plaidoyer argumenté en faveur des initiatives citoyennes.
La rédaction du Clairon
La Fracture Invisible de la Gauche
Dans chaque assemblée, à chaque veille d'élection où la menace de l'extrême droite se fait plus pressante, le même débat fratricide resurgit, telle une fracture invisible qui divise la gauche. Les termes de la controverse sont simples. Sans union la victoire de l’extrême-droite, immédiate ou prochaine, est assurée. Pour beaucoup, le barrage est alors une évidence morale comme stratégique. Mais d'autres formulent une critique acerbe de ce choix, héritée d'une longue tradition révolutionnaire. Se ranger derrière des forces réformistes jugées complices du système, serait un pacte avec le diable. Prendre part à un barrage serait se faire l'instrument d'une trahison annoncée, qui, en décevant les espoirs populaires, ne ferait que renforcer, à terme, ceux contre qui l’union s’est formée. Cet argument, sous couvert de radicalité, a pour principal effet de paralyser l'action et de semer le doute.
De cet argument émerge une formulation aussi naïve que démobilisatrice en l’absence d’une gauche de rupture dominante, autrement dit presque toujours et presque partout : ″empêcher l’extrême-droite de gagner la renforce″. La plupart abandonnent là le combat. Les quelques augures qui se pensent en capacité de voir à travers cet abîme croient distinguer alors, tel un mirage, ce moment où ayant refusé toute compromission, leurs idées triompheront. Alors autant ne pas s’opposer à l’extrême droite. ...
L’histoire de la gauche regorge de ces stratégies du pire n’ayant engendré aucun triomphe, pourtant l’argument a toujours ses tenants.
Anatomie d'un Dogme
Avant de réfuter un argument, il faut le comprendre dans toute sa force, voire lui rendre justice. La critique de l'unité avec le centre gauche n'est pas une simple posture de purisme stérile. Elle s'ancre dans une analyse politique cohérente et des craintes valides.
Cette méfiance envers les alliances avec les courants réformistes de la gauche plonge ses racines dans les débats stratégiques du mouvement ouvrier du XXème siècle. L'expression la plus tristement célèbre de cette ligne fut la stratégie "classe contre classe" adoptée par l'Internationale Communiste à la fin des années 1920 et au début des années 1930. À cette époque, la social-démocratie, accusée d'être la "gauche de la bourgeoisie" et de trahir les intérêts du prolétariat, était qualifiée de "social-fascisme". L'idée sous-jacente de cette pensée est que, face à la crise du capitalisme, la social-démocratie et le fascisme sont les deux faces d'une même pièce pour destinée àmaintenir la domination de la classe dirigeante. L'une par la ruse et la réforme illusoire, l'autre par la force brute. L’une menant, de toute façon, à l’autre. La gauche réformiste, en cherchant à aménager le système plutôt qu'à le renverser, serait objectivement un obstacle à une véritable transformation sociale, et donc, indirectement, une alliée du maintien de l'ordre existant.
L'argument pour refuser le combat contre l’extrême-droite se déploie souvent comme un scénario implacable en trois actes, une tragédie grecque où chaque acte mène inéluctablement au suivant.
Le premier acte est celui de l'union. Pour parvenir à un accord avec des forces plus modérées, la gauche radicale est contrainte de mettre de l'eau dans son vin. Les propositions les plus transformatrices sont édulcorées, voire abandonnées. Ce faisant, la gauche radicale perd non seulement son tranchant programmatique, mais aussi son autonomie politique. Elle devient, aux yeux de ses critiques, une simple caution de gauche pour une politique qui ne sera, au fond, qu'une gestion plus humaine du capitalisme. Elle prête sa crédibilité et son énergie militante à un projet qui n'est pas le sien.
Le deuxième acte se joue une fois l'alliance parvenue au pouvoir. Confrontée aux réalités du système comme la pression des marchés financiers et les contraintes budgétaires, la coalition est rapidement mise au pied du mur. N'ayant ni la volonté, ni le rapport de force suffisant pour opérer une rupture franche, elle est condamnée à mener des politiques qui décevront profondément sa base sociale. Les promesses de changement se heurtent au mur de l'argent et aux structures du pouvoir économique. Les réformes, si elles existent, sont timides, insuffisantes, et finissent par ressembler aux politiques qu'elles prétendaient combattre. La trahison n'est pas vue comme une défaillance morale, mais comme une conséquence structurelle de l'intégration au système.
Le troisième et dernier acte est celui où l’extrême-droite récolte les fruits amers de cette déception. Les électeurs, qui avaient cru au changement, se sentent floués. Ils ne font souvent pas la distinction entre les différentes composantes de la gauche qui a gouverné et les mettent toutes dans le même sac. La colère et la désillusion se tournent alors vers ceux qui apparaissent comme les seuls véritables antisystème, ceux qui n'ont pas encore trahi. L’extrême droite, qui a observé ce processus depuis l'opposition, peut alors se présenter comme le seul recours face à une élite politique, gauche et droite confondues, jugée uniformément corrompue et impuissante. Chaque échec d'une gauche, unie mais modérée renforce ainsi la crédibilité de l'extrême droite.
Face à ce scénario perçu comme inéluctable, certains choisissent donc l’isolement stratégique. Toute alliance étant un piège, la seule voie honorable et efficace serait de construire une force révolutionnaire autonome, intransigeante sur ses principes, refusant les compromissions. L'arrivée de l’extrême droite au pouvoir, bien que redoutée, est parfois vue comme un mal nécessaire, un moment de vérité qui, en révélant la nature brutale du capitalisme, dissiperait les illusions réformistes et créerait les conditions d'une prise de conscience populaire et d'une véritable confrontation révolutionnaire. Ils font le pari, souvent tragique, que le pire peut accoucher du meilleur.
Comprendre cette logique est essentiel. Car il est nécessaire de reconnaître la profondeur de ces craintes et la cohérence de cette analyse pour espérer y opposer une alternative crédible, non pas en niant les risques, mais en proposant une autre manière de les surmonter.
Ce raisonnement de la radicalité est toujours jugé solide par ses tenants. Pourtant l’histoire l’a disqualifié avec fracas. Dans l’entre deux guerres, il divisa le front ouvrier, en particulier en Allemagne. Depuis il est souvent cité parmi les éléments ayant facilité l'arrivée du fascisme au pouvoir. Et très loin de mener à une révolution, l’œuvre d’épuration idéologique consécutive à la prise du pouvoir de l’extrême-droite ne fut stoppée que par la capitulation militaire.
Mais à mesure que ses témoins s’éteignent, l’histoire s’oublie.
Contre le piège de l'alliance des appareils, l’initiative autogérée
Face à la logique bien huilée du dogme de la politique du pire, l'expérience d'une initiative citoyenne et auto-organisée en est une réfutation pratique. Elle ne nie pas la validité de certaines craintes historiques, mais elle démontre que les prémisses sur lesquelles repose l'argument de la trahison inévitable ne s'appliquent tout simplement pas lorsque l'unité se construit par le bas, dans l'action concrète et en dehors des logiques d'appareil traditionnelles.
Le premier acte du scenario que redoutent ceux qui refusent de lutter contre l’extrême droite s’articule autour d’accords de sommet, où les états-majors des partis négocient des compromis qui affadissent les programmes et diluent les identités radicales. Or, une initiative autogérée ne relève pas de cette logique. Il ne s'agit pas d'une alliance formelle entre organisations politiques, mais d'une convergence spontanée, née de l'initiative de citoyens, d'artistes, de collectifs et de militants associatifs ou syndicaux.
Dans ce schéma, les partis politiques ne sont pas les architectes de l'unité, mais des participants invités à rejoindre un mouvement qui les précède et les dépasse. La dynamique de pouvoir est inversée. La gauche radicale ne doit pas négocier sa place et faire des concessions à une gauche molle hégémonique. Au contraire, l'ensemble des forces, y compris les plus institutionnelles, doivent s'insérer dans un cadre défini par la base, un cadre souvent plus exigeant et créatif que ne le seraient des tractations entre appareils. L'autonomie n'est donc pas perdue, elle est le moteur même de l'action. La question de la caution de gauche est ainsi retournée. Ce sont les organisations qui apportent leur soutien à une initiative populaire authentique, et non l'inverse.
L'argument de la trahison inévitable repose entièrement sur le cycle : promesse électorale → conquête du pouvoir → gestion décevante. Mais qu'advient-il de cet argument lorsque l'objectif de l'unité n'est pas un programme de gouvernement, mais une transformation tangible à l'échelle locale, une victoire culturelle, ou la création d'un contre-pouvoir citoyen ?
Nombre d'initiatives autogérées ne visent pas à présenter un catalogue de mesures à appliquer après une victoire aux urnes. Leur but est souvent immédiat et incarné : créer un lieu de solidarité, organiser un festival culturel engagé, mettre en place une coopérative, lutter contre un projet néfaste, ou simplement occuper l'espace public pour y faire vivre d'autres valeurs. L'unité se scelle sur une action partagée, ici et maintenant, et non sur une promesse pour un avenir incertain. Le cycle "promesse → pouvoir → trahison" est donc brisé à sa racine, car l'action ne s'inscrit pas nécessairement dans ce cadre électoraliste et gouvernemental. La déception future, qui alimenterait l’extrême droite selon la critique, n'a donc pas de prise sur des mobilisations dont les fruits sont cueillis dans la réussite de l'initiative elle-même, dans le lien social créé, et dans la conscience collective qu'elle engendre.
La crainte que l'unité avec des forces plus modérées ne conduise à la perte d'autonomie des courants les plus critiques et à la démobilisation du peuple est également contredite par l'expérience des initiatives autogérées. Loin d'être diluée, la dynamique la plus créative et la plus radicale, dans son sens étymologique de retour aux fondamentaux de l'action collective et de la démocratie directe, émane en général de la base. Elle qui insuffle l'énergie, invente les formes d'organisation horizontales et fixe le cadre d'une action qui va bien au-delà de la simple opposition ou de la gestion institutionnelle.
De plus, de telles initiatives sont l'exact contraire d'un processus de démobilisation. En permettant à des individus de tous horizons de participer activement à la construction d'une alternative, en leur donnant le goût de l'action collective, en créant des réseaux et des solidarités, elles sont un puissant vecteur de politisation. Elles ne canalisent pas la colère vers une simple échéance électorale abstraite. Elles la transforment en une force constructive, en une capacité d'organisation et en une conscience politique renouvelée. Le peuple n'est pas désarmé par une alliance de sommet, il s'arme lui-même de l'expérience du pouvoir d'agir collectivement.
En somme, l'initiative citoyenne, par sa nature même, expose les limites d'une critique prisonnière d'une vision fermée des rapports politiques, où seuls les appareils définiraient le champ de la lutte. Le réel, ici, se montre plus inventif, plus diversifié et plus porteur d'espoir que le dogme.
Prolonger la Dynamique dans le champ municipal
L'expérience d'une initiative autogérée contre l’extrême droite désamorce les critiques théoriques contre une union large. Elle ouvre dès lors une perspective stimulante. Cette énergie et cette méthode apporteraient beaucoup sur le terrain électoral, en particulier celui, si concret, des élections municipales. La vigilance est de mise, car le passage à une logique de conquête du pouvoir réactive inévitablement les craintes de dilution et de trahison. Pourtant, l'héritage du processus auto-organisé offre des antidotes puissants pour éviter les pièges du passé. Il ne s'agit pas de nier les risques, mais de construire une stratégie municipale qui soit le prolongement direct de l'esprit de l’initiative citoyenne contre l’extrême droite, et non sa négation.
- La première garantie contre une alliance de sommet qui trahirait sa base, réside dans la genèse même de la liste électorale. Elle ne saurait être, comme c’est trop souvent le cas, une simple addition de logos de partis négociée en catimini. Le mécanisme de la loyauté est ici le cœur du propos. Chaque membre d’une liste doit sa place à une personne ou à une structure. Le membre de la liste est alors redevable envers ce à quoi il doit sa place. Il regardera dans la même direction pour briguer d’autres fonctions et ne tiendra plus que marginalement compte de sa base. Il la décevra. Pour désamorcer ce cycle, le regard de chaque membre de la liste doit être tourné vers la base. La vertu d’une initiative autogérée contre l’extrême-droite est de révéler cette base. Une base expurgée des courtisans qui n’y ont vu aucun gain personnel à prendre. La coalition municipale doit être l'émanation directe du collectif des forces agissantes du territoire ainsi révélées. En lui étant loyal, chaque futur élu reste directement connecté à sa base.
. La coalition municipale doit être l'émanation directe du collectif des forces agissantes du territoire ainsi révélées. En lui étant loyal, chaque futur élu reste directement connecté à sa base.
La composition de la liste doit refléter la diversité des acteurs mobilisés. Citoyens non-encartés, figures du monde associatif et culturel, artistes doivent se tenir aux côtés des représentants des forces politiques et syndicales. Ces derniers ne doivent pas contrôler seuls les places éligibles ou la tête de liste. L'ordre des priorités doit être dicté par la légitimité acquise dans l'action, et non par des calculs d'appareil.
Le programme ne peut être un document technocratique, issu d'un compromis entre ″experts″. Il doit être le fruit d'une co-construction dans un esprit d’horizontalité. Que ce soit à travers des assemblées citoyennes dédiées, des ateliers programmatiques ouverts à tous ou des consultations thématiques sur le terrain. Les propositions émergent de la base, sont débattues collectivement, et la synthèse finale reflète ce travail partagé. La légitimité du programme vient alors de son processus d'élaboration autant que de son contenu.
Les élus, une fois installés, ne doivent pas se couper de leur base et céder aux pressions du système. Pour contrer ce risque, le projet municipal ne doit pas se contenter de promettre un ensemble de mesures, mais une méthode de gouvernance radicalement différente. L'engagement principal doit porter sur l'instauration d'une démocratie participative et délibérative réelle et continue. Cela va bien au-delà des simples réunions publiques consultatives. Il s'agit de porter des mécanismes de contrôle populaire et de co-décision :
· Transparence absolue des débats, des décisions et des finances municipales.
· Assemblée citoyenne permanente, indépendante de la municipalité élue et tirant sa légitimité du succès de l’initiative citoyenne. Elle assure un rôle de suivi critique, d'alerte, mais aussi de soutien et de proposition. Il s’agit du contre-pouvoir organisé qui empêche le "chèque en blanc" et qui maintient les élus sous la pression constructive de ceux qui les ont portés au pouvoir. La "trahison" est ainsi rendue bien plus difficile, car le lien avec la base n'est jamais rompu.
· Budgets participatifs dotés de moyens significatifs et portant sur des enjeux structurants.
· Comités de quartier, ateliers publics thématiques, ou assemblées locales ouvertes disposant d'un véritable pouvoir d'initiative et de suivi.
· Référendums d'initiative citoyenne (RIC) locaux sur les projets engageant l'avenir de la commune.
La vieille opposition entre réforme et révolution perd de sa pertinence lorsque la dynamique citoyenne s'empare de la question du pouvoir. À l'échelle municipale, la véritable radicalité ne réside pas dans des proclamations grandioses de rupture. Celles-ci sont souvent hors de portée d'une municipalité seule. Elle réside dans le transfert effectif du pouvoir des mains du maire et de l'administration à celles des habitants.
Cette démarche est profondément révolutionnaire dans ses implications pour la vie démocratique locale. Elle s'attaque à la racine de l'apathie politique, de la défiance envers les élus, et du sentiment d'impuissance qui nourrit le vote d’extrême droite. En redonnant du pouvoir d'agir aux gens, le goût de la politique et l'envie de défendre le bien commun renaissent.Pour échapper au cycle de la déception et de la trahison, il ne suffit pas de promettre un autre programme, mais une autre politique.
Conclusion : L'Action comme Antidote au Vertige de la Pureté
Ceux qui se drapent dans la toge de l'intransigeance révolutionnaire, cachent souvent une posture plus ambiguë. Ils se réfugient dans un confort intellectuel qui s'accommode mal du tumulte et des imperfections de l'action réelle. Car il est toujours plus aisé de prédire la trahison que de construire la confiance, plus simple de dénoncer l'échec programmé que de s'atteler à la tâche complexe de bâtir une victoire collective.
L’émergence d’une initiative citoyenne contre l’extrême droite fissure cette logique. Il ne s'agit plus alors de choisir entre un barrage sans vision et un pari sur la catastrophe salvatrice. Il s'agit de construire une force politique qui tire sa légitimité de sa capacité à mobiliser, à fédérer et à améliorer concrètement la vie des gens.
Le véritable piège n'est donc pas l'unité, mais cette forme subtile d'esquive qui, sous couvert d'une analyse implacable, préfère la certitude de la critique à l'incertitude du combat. Face à l'urgence, la seule réponse qui vaille est celle de l'action collective, lucide sur ses difficultés, mais résolue dans ses objectifs. Car l'histoire ne s'écrit pas avec ceux qui ont eu raison trop tôt dans leur coin, mais avec ceux qui, ensemble, ont osé prendre leurs responsabilités.
Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 20/07/2025

Merci pour cette piqûre de rappel 🙂