La question française de la complémentarité entre énergies renouvelables et nucléaire : quel équilibre ?
La décision prise par E. Macron de relancer le nucléaire a entrainé un bouleversement radical de la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE).

Réseau électrique classique (image par Monika de Pixabay)
Le cours sinueux de la politique française en matière d’énergie est difficile à comprendre. Vue à l’échelle du moyen terme, on passe d’une politique de rétraction du nucléaire à sa relance, ce qui ne manque pas de déséquilibrer le développement du mix énergétique, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires
Une révision des objectifs et des priorités
La politique énergétique de la France est encadrée par une feuille de route : la PPE (ou Programmation Pluriannuelle de l’Energie). Celle-ci est étable en principe pour une période de 10 ans. Ainsi la PPE initiale, arrêtée pour une période de 10 ans (2019/2028), qui avait pour objectif un mix énergétique de 50% de renouvelable à l’horizon 2035, est devenue caduque, suite à la décision d’ E. Macron de relance du nucléaire, prise lors de la campagne des présidentielles de 2022.
Une nouvelle PPE (PPE N°3) portant sur la période 2025 / 2035 devrait être publiée en 2026, après concertation entre les parties et suite aux ajustements législatifs idoines. Elle a dû prendre en compte :
-La construction de nouveaux réacteurs EPR2 (6 d’ici 2035, puis 8 à l’horizon 2050)
Le "Grand carénage" (prolongation de vie) des réacteurs existants et l’amélioration de leur production vers un objectif de 400 TWh /an en 2030
Dans cette nouvelle PPE, le nucléaire reprend une place prépondérante dans la stratégie énergétique française, mais ″en même temps″ les objectifs d’un développement massif des ENR sont revus à la hausse afin d‘atteindre la neutralité carbone en 2020.
Cette révolution de la politique énergétique française n’est pas sans conséquences, elle implique :
De prévoir les investissements nécessaires à la relance du nucléaire qui mobilisera des capitaux importants : pour financer les nouveaux EPR2, mettre à niveau les anciens, redresser la situation financière d’EDF (le maître d’ouvrage fortement endetté), renforcer les capacités industrielles de la filière nucléaire, etc.
De modifier les procédures administratives en les simplifiant pour tenter d’accélérer la mise en œuvre du plan de relance.
La décision prise par E. Macron de relancer le nucléaire a entrainé un bouleversement radical de la PPE.
Les conséquences de la relance du nucléaire sur le développement des ENR
Officiellement, le développement des ENR n’est pas freiné par la relance du nucléaire, mais concrètement on constate que l’importances des investissements nécessaires pour mener de front une politique ambitieuse sur les deux volets du mix énergétique, se heurte à des limites financières. Les investissements sont prioritairement flèches vers le nucléaire (Ndlr. : secteur dont on connait la propension à faire déraper les coûts), ce qui a pour effet de ralentir, voire complexifier le développement des ENR.
A la question des ressources financières s’ajoute celle des ressources industrielles : la France, pays relativement désindustrialisé, ne possède pas de suffisamment d’opérateurs industriels pour satisfaire à la fois les besoins des 2 secteurs énergétiques.
De plus, le développement des ENR implique une production plus dispersée qui entraine une adaptation préalable des réseaux de transport aux besoins liés à ce mode de production d’énergie intermittente.
Côté politique, le remaniement de la PPE par la relance du nucléaire, ne fait pas l’unanimité. Les débats autour de la loi Gremillet qui fixe la relance du nucléaire et les échanges parlementaires mettent en évidence une opposition entre deux camps : celui des "pro-renouvelables prioritaires" et celui d’un "nucléaire fort" dont les partisans sont allés jusqu’à proposer un moratoire sur les ENR (cf. : le RN sur les éoliennes). Cette proposition de moratoire a finalement été repoussée et la PPR 3 poura continuer à prescrire un équilibre entre nucléaire et ENR.
Du côté des ONG et des associations environnementales, la cause est entendue : les dispositions de la loi Gremillet instituent « de facto » un déséquilibre en faveur du nucléaire, néfaste à la transition écologique.
Au niveau local, la préférence semble globalement accordée au renouvelable, vécu comme un facteur de développement local, mobilisant des investissement accessibles et générateur de ressources budgétaires locales…
Si les objectifs affirmés d’équilibre entre une croissance simultanée et équilibrée du nucléaire et des RNR pour atteindre la neutralité carbone à l’horizon 20250 sont maintenus, ce sont en définitive les arbitrages financiers, techniques, procéduraux qui pèseront et pèsent déjà sur la réalisation de cet équilibre.
Les conséquences sur les ENR des arbitrages provoqués par la relance du nucléaire
Exemples de projets renouvelables impactés :
Eolien en mer : la construction des parcs éoliens de Saint-Brieuc, Fécamp, Courseulles-sur-Mer est retardée suite à la complexité administrative du montage et du traitement des dossiers, ce qui entraine des surcouts, alors que la priorité donnée aux projets nucléaires a généré des procédures simplifiées. Ainsi le Parc de Saint-Brieuc prévu pour une mise en service en 2023 a été complétement raccordé au réseau en mai 2024, après 3 ans de travaux et douze ans de ″préparation″.
Solaire : Des projets de grande taille situés dans des territoires propices au photovoltaïque comme l’Occitanie ou la Nouvelle-Aquitaine sont retardés dans leur réalisation par des difficultés à obtenir des créneaux de raccordement au réseau RTE. Ceci en raison du manque de capacités de ce réseau, déjà saturé par le nucléaire, à absorber cette nouvelle production.
Si la relance du nucléaire coûte cher et probablement plus que prévu, il en est de même pour la filière du renouvelable, particulièrement en raison du besoin d’adaptation des réseaux de transport d’énergie à ces modes de production intermittente qui, de plus, sont territorialement dispêrsés. Le réseau RTE, encore centré sur des sources « historiques » de production d’électricité, doit s’adapter aux besoins du « smart grid » (Ndlr ; : réseau électrique déconcentré multidirectionnel et intelligent) et cela a un coût en argent et en temps de procédures…
Malgré la volonté affichée d’équilibre dans un développement conjoint des filières nucléaires et ENR, c’est le nucléaire qui capte actuellement le plus de ressources financières, techniques, administratives et industrielles, ce qui tend à freiner le déploiement des renouvelables. Cette réalité est d’autant plus paradoxale que le coût de l’électricité produite par le renouvelable est désormais concurrentiel avec celui du nucléaire. De plus, en développant le renouvelable on fait du neuf, alors qu’en relançant le nucléaire on est astreint à remettre à niveau un important parc ancien ce qui est moins rentable…
Près de 3 ans se sont écoulés depuis la décision d’E. Macron de relancer la filière nucléaire ; on peut se demander aujourd’hui sur quels arguments politiques, techniques et financiers s’est fondée cette décision.
Curly Maxx Toole pour le Clairon de l’Atax, le 23/01/2025
