La décision de relance du nucléaire a-t-elle été suffisamment réfléchie ?
Le coût d'un chantier de cette ampleur implique des calculs complexes reposant sur des variables aléatoires. Ont-ils été bien fait ?

Monument, Tchernobyl, Ukraine (image Pixabay)
Qu’on soit pour ou contre le recours au nucléaire comme source d’énergie, la question qui reste posée en France est celle de la sureté qu’offre cette filière dont les installations sont réparties sur l’ensemble du territoire métropolitain.
- D’une part parce que la France est l’un des pays les plus nucléarisés du monde : si l’on additionne les critères du nombre de réacteurs (2ème rang mondial) ; de la puissance installée (dans les 3 premiers) et de la part du nucléaire dans la production d’électricité (1er rang), on cumule des risques d’incidents voire d’accidents.
- D’autre part parce que l’histoire du nucléaire français est émaillée de nombreux dysfonctionnements : qu’il s’agisse de pannes, de malfaçons, de tromperies, de dérapages financiers, d’erreurs techniques, etc.
- Enfin parce que certaines parties de la filière fonctionnent grâce à des solutions provisoires, incomplètes, ou en cours d’expérimentation : qu’il s’agisse du stockage des déchets produits par la transformation du minerai d’uranium (yellow cake) en tétrafluorure d’uranium (UF4), du stockage saturé des installations de la Hague, ou de celui des déchets ultimes (Déchets de haute activité (HA), ou RTCU (Résidus de traitement de conversion de l’uranium).
La sureté ; une question qui ne peut pas être éludée
La réforme de l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire), transformée en janvier 2025 en ASNR (Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection), a voulu donner plus de ″souplesse″ à la mise en œuvre du plan de relance du nucléaire édicté par le président E. Macron, malgré l’opposition des personnels et des milieux scientifiques.
C’est pourtant la question de la sureté de la filière qui resurgit dans les propos de Pierre-Marie Abadie, président de la nouvelle ASNR, qui indique que la question de la sûreté des installations est partie intégrante des conditions et modalités de leur fonctionnement. Pour lui, l’une des missions de l’ASNR sera d’éclairer le choix des décideurs politico-économiques sur cet aspect du fonctionnement de la filière nucléaire. Il considère que la sûreté est un élément clé de la performance globalede l’industrie du nucléaire (Ndlr : la rentabilité de l’EPR de Flamanville est actuellement remise en cause par la Cour des comptes).
Pour P.M. Abadie, les moyens de l’ASNR seront recentrés sur « les bons sujets, au bon moment », c’est-à-dire sur le plan de relance du nucléaire. A savoir : les nouveaux EPR 2, la prolongation des réacteurs en activité au-delà de 60 ans. Considérant que certaines parties et pièces des réacteurs ne peuvent être remplacées si elles sont usées, il s’agir donc de formuler le plus précocement possible un avis de l’ASNR sur les points de sûreté qui empêcheraient toute prolongation des réactuers et d’esquisser des solutions à ce problème…Il en est de même pour les installations du cycle du combustible, actuellement en état de saturation, voire d’obsolescence.
Pour ″diplomatiques″ qu’elles soient, les déclarations du Président de l’ASNR, nommé par décret du président de la République, sur proposition du Premier ministre, confortent l’idée que la prise en compte de la sécurité a été insuffisamment prise en compte lors de la décision de relancer la filière nucléaire française.
Autre ″flou″ du plan de relance du nucléaire : la question du coût et du financement des 6 nouveaux EPR 2
Alors que la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) arbitrant en faveur du nucléaire a été promulguéepar décret le 12 février 2026, une enquête réalisée par « Alternatives économique » remet en question les chiffrages annoncés par EDF. La réalisation et la mise en service des 6 EPR pourrait, selon ce magazine, atteindre 250 milliards €.
De son côté, à la mi-décembre 2025, le groupe EDF annonçait un « devis prévisionnel du programme EPR2 à hauteur de 72,8 milliards d’euros ». Un devis définitif pour la construction des 6 EPR2 est attendu dans les prochaines semaines et la décision d’investissement devrait être prise en fin d’année 2026.
Mais ce chiffrage annoncé ne peut qu’être remis en question selon Alternatives Economiques car il présente de nombreux « écrans de fumée » :
- Le chiffrage de 72,8 Mds est estimé fin 2025 en euros de 2020. Mais en intégrant l’inflation la facture monterait à 85 Mds € au prix 2025
- Le dernier devis prévisionnel n’est pas fondé sur des plans détaillés et finalisés des EPR2, des oûts supplémentaires ne sont pas exclus, les plans une fois achevés. D’autre part le devis ne tient pas compte du coût de la mise en exploitation en fin de chantier et du coût du futur démantèlement
- L’effet de série, invoqué par EDF, censé provoquer une basse des coûts de 30% entre le 1er et le 6ème EPR2 n’a jamais été démontré lors des chantiers précédents
- Le coût du financement du programme EPR2 est passé sous silence. Compte tenu du risque financier élevé présenté par cette opération, le taux demandé génèrerait, pour équilibrer l’opération, un prix de vente de l’électricité produite incompatible avec les prix du marché (pour 7 % de taux envisageable, le prix de revient serait de 150 €/MWh alors que les prix du marché estimés à la mise en service, se situeraient entre 50 et 55 €/MWh. L’opération ne tiendrait financièrement qu’avec une aide de l’Etat qui resterait à négocier avec Bruxelles.
- Pour trouver une source de financement adéquate, par exemple sous forme de prêts bonifiés à EDF, l’Etat pourrait aussi effectuer des prélèvements sur le Livret A, au détriment du financement du logement social (ndlr : ce qui nécessiterait une modification du code de l’épargne).
- Enfin, compte tenu des perspectives de consommation d’électricité à 10 ans qui sont actuellement revues à la baisse les pris du marché de l’électricité suivraient pareillement. En prévision d’une telle tendance, il s’agit d’assurer à EDF un prix garanti afin d’équilibrer l’opération EPR2. Pour un différentiel de prix du marché estimé à 30 €/MWh, multiplié par la production de six EPR pendant quarante ans, la garantie de revenu s’établirait selon les calculs à 85 milliards € …,,
Ainsi, en tenant compte de l’évolution du prix du marché de l’électricité et en additionnant tous les coûts qui n’ont pas été pris actuellement en compte, la facture des 6 EPR2 peut passer des 72,8 milliards € annoncés par EDF, à près de 250 milliards €. Au manque de sureté technique s’ajoute le manque de sûreté financière. Est-il bien sérieux ce plan de relance du nucléaire ?
Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 20/02/2026

La relance nucléaire est un gouffre financier pour construire ces nouveaux EPR2. Mais avec la gestion des déchets, la facture réelle dépassera les 100 milliards d’euros rien que pour le projet d'enfouissement à Bure. Enterrer ces poisons n’est pas une solution, mais une impasse dangereuse qui condamne les générations futures.
Entre risques d’incendie et fuites radioactives, la sécurité de ce projet d'enfouissement dénommé Cigéo est une illusion. Le projet tel qu'il est conçu actuellement est d'ailleurs déjà trop petit : pour stocker les déchets des futurs EPR2, il faudrait agrandir Bure... et payer un supplément de quelques dizaines de milliards d'euros.
Là-bas, rien n’est encore enterré. Sur le terrain, la résistance est déterminée. La lutte à Bure reste le dernier rempart contre cette fuite en avant irresponsable.
En persistant dans ce délire industriel, l'État ne construit aucune indépendance énergétique, mais il condamne nos enfants à payer, pour l'éternité, le prix de nos poubelles nucléaires.